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Kuhlmann (1823-1854)


Pasteur (1854-1857)

Girardin (1857-1868)

Viollette (1868-1893)

Décennie 1890-1900

Période 1900-1914


Paul Pascal

La guerre 1914-1918

Reconstruction 1919-1930



Georges Chaudron

L'essor 1930-1938

La seconde guerre

Ouvrages consultés





LA CHIMIE A LILLE
1823 à 1950

Par J.HEUBEL
Professeur Honoraire de Chimie
Assesseur du Doyen de la Faculté des Sciences
Les débuts - KUHLMANN 1823-1854

On peut situer le début de l'enseignement supérieur de la chimie à Lille à l'année 1823, donc bien avant la création de la Faculté des Sciences (1854). En effet la municipalité lilloise, qui avait instauré en 1817 sur ses propres ressources un cours municipal de physique, décida l'ouverture d'un cours de "chimie appliquée aux arts industriels" et pour en assurer la qualité demanda à Vauquelin[1], Professeur de Chimie au Muséum et à la Faculté de Médecine de Paris, membre de l'Institut, de lui proposer un candidat[2].

Vauquelin choisit l'un de ses élèves, Frédéric Kuhlmann[3], un alsacien de vingt ans, qui s'était fait remarquer par ses travaux sur la teinture, pendant les 3 ans qu'il avait passés dans son laboratoire. Kuhlmann occupa la chaire et s'installa définitivement à Lille dès Juin 1824.(1) Les cours avaient lieu deux fois par semaine en fin d'après midi devant un public nombreux comprenant des industriels, de jeunes scientifiques et de simples curieux.

Mais Kuhlmann n'était pas seulement un enseignant. Dès 1825, il fonda avec le concours financier de quelques uns de ses familiers et de ses auditeurs, une société pour la fabrication de l'acide sulfurique. La première usine fut ainsi implantée à Loos en 1825 et la première production démarra le 17 mai 1826. Le jeune patron avait alors 23 ans.

Un peu plus tard, fut lancée la fabrication du sulfate de sodium, de l'acide chlorhydrique, de l'acide nitrique, du chlore et des engrais, en même temps que furent implantées de nouvelles usines à la Madeleine, Saint André et Amiens qui se développèrent à tel point qu'au décès de leur fondateur, en 1881 les usines du groupe constituaient le troisième ensemble français de chimie industrielle.

Les travaux de Kuhlmann, rapportés dans une soixantaine de notes et mémoires, portent sur des sujets aussi variés que l'analyse chimique de la racine de garance, l'absorption de l'azote par les végétaux, la formation d'acide nitrique par oxydation catalytique de l'ammoniac, la formation spontanée de salpêtre, la consolidation des mortiers etc.

Ils lui valurent d'être élu membre correspondant de l'Institut dès l'âge de 44 ans. Il fonda la Société Industrielle du Nord (1873), en souvenir de celle de Mulhouse, annexée suite au traité de Francfort.

Industriel de renom, membre de la chambre de commerce, il en fut élu président à 37 ans, puis réélu huit fois. Il s'y intéressa à la formation professionnelle, à la répression des fraudes, à la législation des brevets, aux transports par voie ferrée et fluviale... Lille lui doit en particulier son chemin de fer de ceinture.

Kuhlmann était aussi un patron social, s'insurgeant contre ses pairs qui ignoraient même les noms de leurs employés. "Il offrait chaque année un banquet à ses ouvriers. Il était au milieu d'eux et c'étaient ses filles qui servaient". Par ailleurs, il disait "le patron ne doit pas se substituer à l'ouvrier qui doit lui même gérer ses intérêts"(9) (10).

Cet aspect officiel du personnage est complété par sa correspondance privée (10) qui révèle un homme de coeur, sensible, profondément honnête et fidèle à ses origines .

[1]  Nicolas, Louis VAUQUELIN 1763-1829
[2]  La démarche se fit par l'intermédiaire de Charles DELEZENNE, Professeur de Physique à Lille et ami de VAUQUELIN
[3]   Frédéric KUHLMANN 1803-1881



Début officiel de la Faculté des Sciences - PASTEUR doyen 1854-1857

Kuhlmann occupa la chaire de chimie jusqu'en 1854, année où fut créée, par décret impérial du 22 août, la Faculté des Sciences, dont le premier doyen fut un chimiste : Louis Pasteur. La Faculté comprenait alors quatre chaires magistrales : Mathématiques, Physique, Chimie et Histoire Naturelle, (7). Elle était implantée à l'angle de la rue des Fleurs, (actuel Bd Carnot) et de la rue des Arts, dans le même bâtiment que le lycée. (2)

La tâche de Pasteur qui avait tout à créer - ne fut pas facile. Son énergie et son ambition[4] se manifestant parfois sous des dehors rugueux lui permirent d'asseoir en quelques années la Faculté sur des bases solides (4).
Les premières années, le nombre d'étudiants, au sens actuel du terme, était faible, inférieur à la dizaine. Par contre les auditeurs libres étaient nombreux, plus de 300 dès 1855 (7). Il sont comptabilisés chaque année sous l'appellation d'élèves bénévoles (6) et ceci jusqu'en 1914.

Quels étaient ces auditeurs que l'on n'a plus l'habitude de rencontrer de nos jours ou alors dans d'autres lieux[5]. Un texte extrait de l'affiche (1855) des enseignements de la Faculté, signé de Pasteur nous le fait comprendre : "Tous les cours sont publics et gratuits à l'exception de ceux désignés par des lettres en italiques... les premiers sont faits le soir, afin de permettre aux chefs de fabrique, aux contre maîtres et ouvriers d'y assister". "L'enseignement de la Faculté est plus complet pour les jeunes gens, fils d'industriels, élèves de l'Ecole préparatoire de Médecine, aspirants au baccalauréat ès Sciences ou à la licence, ou au Brevet de Capacité pour les Sciences Appliquées[6]. Il se compose d'une part, des cours publics du soir (part théorique) d'autre part de conférences et de manipulations (part pratique) sur toutes les branches de l'enseignement supérieur des Sciences". De fréquentes visites d'usines complétaient cette organisation. L'enseignement la 1ère année ne commença que le 8 janvier 1855 ; les travaux pratiques fonctionnèrent dès février.

La population des amphithéâtres était uniquement masculine quoique, écrit Pasteur au recteur le 25/12/1854 : "Plusieurs dames fort respectables et comme il faut de la ville de Lille me font demander officieusement si la Faculté des Sciences ne les admettra pas à ses cours...Je n'oserais prendre sur moi de décider cette question sur laquelle je vous prie de m'éclairer". Réponse favorable du recteur, les dames sont admises, mais en Novembre 1855 Pasteur revient sur la question avec cette fois ci une opinion bien arrêtée. "J'ai l'honneur de vous proposer de ne pas admettre les dames aux cours des Sciences de la Faculté... Si leur nombre devenait important elles pourraient provoquer un abaissement sensible du niveau de l'enseignement ; leur présence est à chaque instant gênante dans les cours d'Histoire Naturelle..."(4)

Malgré cette ombre au tableau, la Faculté des Sciences devient un important pôle de contact et d'échanges entre l'enseignement supérieur et le milieu industriel local. C'est ainsi qu'un fabricant de sucre et distillateur Bigo - Tilloy dont le fils assistait aux exposés de Pasteur (16) fit appel à lui pour améliorer ses fabrications. Cette collaboration orienta les recherches de Pasteur vers la fermentation et le conduisit, grâce à une logique sans faille et d'exceptionnels dons d'expérimentateur à ses remarquables travaux sur les micro-organismes. Son "mémoire sur la fermentation appelée lactique" présenté à la Société des Sciences, de l'Agriculture et des Arts de Lille, date de 1857.

Le doyen Pasteur ne resta pas longtemps à Lille. Dès fin 1857 il fut nommé administrateur et directeur des études scientifiques à l'Ecole Normale Supérieure.

[4]  Dans une lettre (18) à CHAPPUIS (1852) PASTEUR évoque ses chances d'être nommé à PARIS. Puis, il ajoute "si je ne suis pas nommé à PARIS aux vacances prochaines, il est probable que je demanderai d'être nommé comme Doyen de la nouvelle Faculté de LILLE"
[5]  Université du Temps Libre
[6]   Nouveau grade universitaire pour les jeunes gens sans diplôme, délivré après examen par un jury





Une lente et régulière croissance - le décanat de GIRARDIN 1857-1868


Alors que la chaire de chimie était occupée par Pasteur, celle de physique avait été attribuée à son ancien condisciple de l'E.N.S. : Claude Auguste Lamy qui l'occupa dès 1854, en même temps qu'il devint le gendre de Kuhlmann.

Utilisant un spectroscope prêté par son beau-père à la Faculté des Sciences, Lamy identifia, dans les chambres de dépoussiérage des fours à pyrite, une substance nouvelle entrevue par Crookes qui lui avait donné le nom de Thallium - sans toutefois l'isoler - ce qui réussit par contre à Lamy. Celui-ci en étudia les propriétés curieuses et en éprouva lui même la toxicité (11), le situant dans un premier temps parmi les métaux alcalins.Les recherches simultanées de Crookes et Lamy provoquèrent une discussion d'antériorité dans laquelle la Faculté apporta un soutien sans faille à Lamy.

A Pasteur succéda venant de Rouen le chimiste et agronome Jean Pierre Louis Girardin[7], (membre correspondant de l'Institut Celui-ci occupa la chaire ainsi que les fonctions de doyen de 1858 à 1868. Viollette[8], que Pasteur avait fait nommer Professeur adjoint, resta en place et d'ailleurs fit toute sa carrière à Lille.

Entre les années 1855 et 1870, Viollette enseigna la chimie minérale (métalloïdes, métaux) et la chimie organique (végétale et animale) sur un programme de 2 ans alors que Girardin développa des sujets de chimie industrielle ou agricole : houille et dérivés, combustibles, textiles :

Alors que la Faculté des lettres, créée en 1854, a son siège à Douai où ont lieu toutes les séances solennelles de rentrée des Facultés jusqu'en 1877 (sauf en 1855), la Faculté des Sciences de Lille inclut aussi dans le cadre de son programme officiel des cours de littérature, d'histoire, de géographie et de dessin (4) puis, en 1865 d'hygiène et de droit commercial (6).

Dans les années 1880 et au delà, les séances de rentrée se sont déroulées alternativement à Douai et à Lille. Elles revêtaient une grande solennité inconnue de nos jours, réunissant jusqu'à 3000 personnes et comprenant les autorités classiques mais aussi les enseignants et fonctionnaires des enseignements secondaires et primaires (1200 instituteurs en 1884-85 Palais Rameau (6))

Les travaux en chimie, pendant cette période, portent soit sur des recherches fondamentales, soit sur des problèmes industriels généraux ou ponctuels.

Parmi les premiers, on peut citer les travaux de Viollette en particulier un mémoire de plus de 200 pages sur la sursaturation présenté à l'Académie des Sciences en 1865, Violette y apparaît comme un expérimentateur méticuleux variant les paramètres à l'infini pour traquer toute erreur possible d'interprétation. La plupart de ses conclusions sont encore valables malgré des méthodes d'études surannées. Il propose d'ailleurs d'utiliser la cristallisation de solutions sursaturées comme méthode de détection de traces de sels solides. Parmi les seconds on trouve des études comparatives d'eaux fluviales et des analyses d'engrais ou encore des expertises à propos de contrefaçons (Girardin) mais aussi des méthodes de dosage, de sucres, des études sur les dépôts cristallisés des chaudières à sucre, sur la culture et l'amélioration de la betterave. Le Nord tenait alors une place importante dans la production sucrière française (450 000 T en 1875).

Durant le décanat de Pasteur et dans les années qui ont suivi, le nombre d'étudiants de licence - en majorité des enseignants en poste - sont très peu nombreux, inférieurs à la dizaine (6). Il en est de même du brevet de capacité, dont l'effectif passe de 4 à 3 puis 0, entre 1856 et 58 alors que les effectifs des candidats au baccalauréat ès Sciences augmentent légèrement (de 153 à 191 candidats entre 1855 et 1869) (6).
Mais ces bacheliers manquent de sens pratique, ignorant la réalité expérimentale.
Pour remédier à cette carence, les professeurs de mécanique et de chimie instituent les visites d'usines, associant la réalité industrielle à l'enseignement théorique et pratique. Ces visites, fréquentes, ont lieu aussi bien dans les environs immédiats que sur les sites métallurgiques du Valenciennois et même en Belgique où en 1858 un véritable voyage d'études de 12 jours conduit les étudiants à Gand et à Liège (12).

[7]   J.P.L. Girardin 1803-1884
[8]   La thèse de Charles Viollette (28 11 1856) est la première soutenue devant la Faculté des Sciences


Vers l'Université - La Période VIOLLETTE 1868-1893

Au départ de Girardin en 1868, Viollette fut nommé titulaire de la chaire de chimie qui s'appela à partir de cette date "chaire de chimie générale et appliquée". Organicien de formation, il continua dans un premier temps, à enseigner la chimie minérale (6) et ses applications. Comme ses prédécesseurs, il devint doyen en 1872, ce qui semble dire que les chimistes donnaient toute satisfaction dans cette fonction. Pourtant il y rencontra quelques difficultés puisqu'à l'occasion d'une des nombreuses réformes (déjà), il déclare en 1874 mi ironique, mi amer : "Réformer est une chose malaisée partout, et en France plus qu'en aucun pays du monde parce que tout réformateur y rencontre, à chaque pas deux ennemies : l'illusion et la routine"(6). C'est cette même année 1874 qu'à lieu à Lille le congrès de l'Association Française pour l'Avancement des Sciences présidé par l'illustre Wurtz.

Curieusement on ne trouve pas beaucoup de traces de la guerre de 1870 dans les annales. Elles mentionnent simplement que tous les services ont fonctionné régulièrement pendant "le cours de cette année douloureuse" qu'il y avait moins d'étudiants, qu'ils étaient plus faibles et qu'il y a eu moins d'examens.
Dans les années qui suivirent, les effectifs devinrent plus importants qu'avant la guerre. Ainsi en 1872-73 il y a 245 candidats au baccalauréat scientifique complet, dont 112 sont admis et 48 candidats au baccalauréat restreint[9] , dont 20 admis.

Pour la licence ès sciences on compte au total 19 candidats, pour la plupart en poste dans l'enseignement, 7 obtiennent le diplôme : 3 en mathématiques, 2 en sciences physiques, 2 en sciences naturelles. La production scientifique de Viollette, publiée surtout aux compte rendu de l'Académie des Sciences est importante, alors qu'un de ses élèves Duvillier, commence une suite de travaux, d'abord en chimie organique en partie en collaboration avec Buisine dont il sera question plus loin.

En 1876 la chaire de chimie générale et appliquée est dédoublée en "chaire de chimie appliquée à l'industrie et à l'agriculture" qui sera occupée par Violette à partir du 20 octobre et en "chaire de chimie générale" dans laquelle Duvillier semble avoir été pendant un certain temps chargé de cours.
La thèse de Duvillier (1879) est la 7ème depuis 1854. Elle suit de peu celles de Charles Barrois (1876) et de son frère Jules (1877)[10]

Sa thèse à peine soutenue Duvillier, est nommé professeur titulaire de chimie à l'Ecole Supérieure de Sciences et Lettres d'Alger (1880). Ce départ est compensé par la nomination de Willm, (élève de Wurtz), qui sera effectivement chargé de cours dans la chaire de chimie générale .

Il est nommé professeur peu de temps après (16 janvier 1882).

Viollette garda l'enseignement de la chimie appliquée, dont on peut considérer que le développement ultérieur a conduit tout naturellement, quelques années plus tard, à la création de l'Institut de Chimie qui deviendra Ecole d'Ingénieurs.

Dans ce tandem Willm enseignait sur un rythme bisannuel, la chimie minérale : métalloïdes, métaux et la chimie organique : série grasse et série aromatique, en alternance.

Viollette, lui, traitait la chimie industrielle, aussi en alternance : industrie minérale et applications ou industrie organique : blanchiment, teinture, apprêts, industrie du sucre et dérivés ou encore engrais.

En complément du cours de Willm, 3 heures de conférences[11] sont consacrées chaque semaine à la révision des cours, aux préparations exigées pour la licence et à l'analyse chimique.

En ce qui concerne la chimie appliquée, les cours de Viollette sont complétés par une séance de 3 heures hebdomadaires consacrée à des répétitions et exercices pratiques, consistant en l'analyse qualitative des produits industriels étudiés dans le cours.

Les cours publics sont fréquentés - en plus des étudiants de licence - par un nombre d'auditeurs libres compris entre 50 (chimie industrielle) et 100 (chimie générale) (1882-83).

L'organisation des enseignements, telle que prévue par Pasteur, une trentaine d'années plus tôt, fonctionnait toujours.

En 1882-83, on trouve parmi les licenciés ès Sciences Physiques, un jeune chimiste qui fera carrière à Lille : Alphonse Buisine - on peut penser qu'il est entré dans l'enseignement dès 1883 en tant qu'élève de Viollette .
En 1884-85, il apparaît comme préparateur chargé des fonctions de chef de Travaux et la préparation de sa thèse est bien entamée puisque cette année il publie en 5 articles, dont un au Bulletin de la Société Chimique de Paris, les premiers résultats de ses travaux sur les composants du suint du mouton (vraisemblablement en relation avec l'industrie lainière et l'industrie chimique : on extrayait du suint, par lessivage, des sels de potassium d'acides gras complexes à partir desquels on récupérait la potasse) (17). Il est nommé chargé de cours dans une maîtrise de conférences de chimie générale créée en 1888 après sa thèse (1887) soutenue à Paris. Il succédera à son patron Viollette en 1893.

Willm, lui, entame dès sa nomination des travaux - concernant l'analyse des eaux minérales de France - qu'il poursuivra systématiquement et avec constance pendant toute sa carrière Lilloise. Ce sujet s'éteindra faute d'héritier scientifique quand Willm prendra sa retraite le 1er mai 1903.

Quant à Viollette, malgré ses charges de doyen d'une jeune faculté, il publie toute une série de travaux, en particulier sur les sucres, dont, par exemple, il étudie la répartition dans les betteraves. Il met aussi au point un dispositif de dosage rapide applicable aussi bien dans le lieu de production, (champs) que dans celui de transformation (sucrerie).

Dans la période 1870-1885, l'école préparatoire de médecine et de pharmacie de Lille est transformée en école de plein exercice (1874) puis en Faculté. Est créé aussi en 1875, l'Institut Industriel du Nord et en 1881, une antenne décentralisée de l'Ecole Nationale des Arts et Métiers (3).

Le potentiel intellectuel augmentant fortement, une polémique parfois véhémente s'engagea entre Douai, siège de 2 Facultés et Lille, siège aussi de 2 Facultés, argumentée entre autres, côté Lille, par la création des Facultés Catholiques[12] (3) (7) (suite à la loi de 1875 instituant la liberté de l'enseignement supérieur). La réunion des 4 Facultés à Lille, suggérée par Girardin dès 1862 et soutenue plus tard par le doyen Guiraudet, fut décidée en 1887 (décret du 22 octobre) (7). Mais cet ensemble n'est pas encore constitué en Université et la route pour y parvenir sera encore longue.

Malgré la création en 1885, (décret du 28 décembre) d'un Conseil Général des Facultés, des arrière-pensées subsistent. Ainsi, lors de la rentrée solennelle de 1885-86, on entend le recteur dire que "constituer des universités provinciales ce serait fractionner l'unité de l'Etat-enseignant et porter atteinte à l'unité politique du pays"(6).

Un nouveau pas sera franchi en 1893 quand on réunira les quatre Facultés en un corps unique appelé "Corps des Facultés" mais ce n'est qu'en 1896 que l'Université sera créée officiellement (loi du 10 juillet).

Jusque vers 1880 les étudiants de licence et de doctorat ont été peu nombreux, essentiellement des enseignants en poste, contrairement aux auditeurs libres et la nécessité s'est fait sentir d'adopter une mesure incitative, en particulier en créant des bourses d'études.

Celles ci apparaissent pour la première fois dans la loi des finances de 1876 (28 décembre) qui prévoit en même temps l'institution de Maîtres de Conférences dans les Facultés. Cette première loi avait prévu 300 bourses, Lille en disposait de 10 à 20 par an. (La courbe du nombre de candidats à la licence à Lille montre que la loi a atteint son but puisqu'elle accuse une brusque augmentation dès la rentrée de 1880, augmentation qui se poursuit régulièrement par la suite : 12 candidats en 1879, 55 en 1890).

Après 1870, il est fait allusion à des étudiants travaillant par correspondance. Leur nombre va augmenter assez vite. Ainsi on en compte 45 à la rentrée 1881 mais " dont 5 ou 6 seulement persévèrent en envoyant les devoirs". Les annales ne les mentionnent plus en 1898.

Si les étudiants correspondants, sans doute trop peu motivés ne persévèrent pas, ceux qui suivent les enseignements en Faculté travaillent pour la plupart avec sérieux, leurs résultats le prouvent ...quoique..."Impossible, dit le recteur Fleury, dans son allocution de rentrée de 1876, de vivre au milieu des élèves, sans constater avec quelle conscience la plupart d'entre eux préparent leurs examens, mais en même temps avec quel soin minutieux ils écartent tout ce qui n'est pas dans le programme, on n'évite pas avec plus de précaution une plante vénéneuse... le niveau des épreuves s'affaisse peu à peu à tel point que l'orthographe n'ait plus qu'un dernier refuge : le Brevet Primaire..."[13] Nihil Novi Sub Sole (6).

[9]   destiné aux futurs étudiants en médecine avec un programme de mathématiques allégé
[10]   Si ces deux thèses sont évoquées ici, c'est pour illustrer un état d'esprit et mettre en garde contre ses conséquences. Il était de bon ton de soutenir à Paris, une thèse préparée en province, cet usage s'est d'ailleurs prolongé un certains temps et était censé donner plus de crédibilité aux résultats. Mais cette façon de procéder, avait des inconvénients apparus lors de la thèse de Jules Barrois et illustrés par les propos du doyen Viollette à la rentrée de 1877-78 :"A qui de nous, Messieurs, n'est il pas arrivé, après avoir lu la description d'un paysage ou le récit de quelque aventure, contée par un habile écrivain de se figurer qu'il a lui même vu de ses propres yeux le site où les événements qu'on lui a dépeints ? C'est une illusion de ce genre qu'éprouva l'illustre professeur du Jardin des Plantes de Paris quand, après avoir pris connaissance du mémoire de Jules Barrois sur le développement des Némertiens, il l'a publié dans la bibliothèque des Hautes Etudes, parmi les travaux exécutés dans son laboratoire du Muséum. Cette erreur, qui nous honore, sera réparée, nous en avons l'assurance et plus heureux que Naboth nous ne verrons pas notre petite vigne grossir les vendanges des grands de la terre".
[11]  Les conférences étaient des séances d'approfondissement de cours et d'exercices, proches, semble t-il, des travaux dirigés actuels, ce qui justifie l'appellation de maître de conférences, substitué récemment à celle de maître assistant
[12]  L'illustre chimiste Wurtz y fait une allusion discrète dans son discours de la rentrée 1877 qu'il présidait : "Vous êtes professeurs d'une Faculté d'Etat et vous remplissez vos fonctions d'autant plus consciensieusement que vous n'êtes pas les seuls dans cette cité. Une faculté libre existe à côté de vous et la concurrence qui va s'établir n'empêchera ni les bons rapports ni les bons résultats. Elle sera pour vous, j'en suis sûr un stimulant salutaire et par conséquent un élèment de succès."
[13]   Autre remarque qui est encore d'actualité, celle faite par le doyen Girardin en 1863 "La plupart des copies qu'on nous remet ressemblent plus à des papyrus couverts d'hiéroglyphes qu'à des pages d'écriture française. Si vous ajoutez à ces affreuses pattes de mouches des fautes d'orthographe et des tournures barbares vous aurez une idée du mal et du dégout qu'éprouvent les juges condamnés à déchiffrer de pareilles rédactions.".



La décennie 1890-1900


La décennie 1890-1900 va être très bénéfique pour le développement de la Faculté des Sciences et pour la chimie en particulier.

En 1895, l'effectif des enseignants est de 15 professeurs et maîtres de conférences (3 pour la chimie + un chargé de conférences) pour un total de 132 étudiants, mais, les locaux primitifs deviennent trop exigus, en particulier en chimie générale où une partie des manipulations doit se faire dans le laboratoire de chimie appliquée.

L'idée de nouvelles constructions était en l'air depuis un certain temps et une convention concernant de nouveaux bâtiments avait été signée dès 1887. Les plans des diverses constructions : Faculté des Lettres, de Droit, Instituts de Physique, de Chimie, d'Histoire Naturelle avaient été approuvés le 12 novembre 1891. Mongy, directeur des travaux municipaux, (dont le nom a été transformé en nom commun pour désigner les Tramways de Lille, Roubaix, Tourcoing) a joué un rôle important dans toutes les transactions entre la municipalité et l'Université. Il faut dire aussi que la ville de Lille a apporté tout son poids et une contribution financière importante pour l'édification de tout le nouveau "quartier Latin Lillois".

A la rentrée de 1892, les chantiers des divers bâtiments sont ouverts. Les constructions sont bien avancées à la rentrée de 1893. L'ensemble est inauguré en juin 1895, en présence des représentants de 20 nations (1-3 juin 1895).(5) Il comprend les Facultés de Lettres et de Droit rue A. Angellier, la Faculté de Médecine et de Pharmacie rue Jean Bart (actuellement CRDEP), l'Institut de Physique rue G. de Châtillon, l'Institut d'Histoire Naturelle, rue Gosselet, l'Institut de Mathématique et l'Administration place Philippe Lebon et l'Institut de Chimie. Ce dernier bâtiment est construit sur un terrain de 8000m2 dont il occupe un peu plus de la moitié à l'angle de la rue B. Delespaul et de la rue Jeanne d'Arc.

Il comprend plusieurs amphithéâtres dont un de 150 places, avec des salles de préparations et de collections en façade nord, des laboratoires de recherche à l'ouest, et en façade sud une grande salle de travaux pratiques pouvant contenir simultanément 50 étudiants. Les bâtiments sont éclairés au gaz.

L'ensemble de ces bâtiments si l'on excepte Pharmacie et Médecine ont été opérationnels jusqu'en 1965-66, c'est à dire jusqu'au transfert de la Faculté à Villeneuve d'Ascq.

Au début, ces créations apportèrent de l'espace à la Faculté, en particulier à la chimie appliquée.

Les annales répètent souvent, dans les années suivantes, que la "chimie appliquée dispose de locaux vastes". Ces locaux permettaient de recevoir les étudiants "bénévoles" qui étaient, semble-t-il, des industriels, ingénieurs ou contremaîtres qui avaient des problèmes à régler ou une formation à compléter. Leur nombre variait selon les années de 10 à 35.

De plus un enseignement spécial pour étudiants se destinant à l'industrie, (cours et TP) est proposé "qui s'adresse surtout aux jeunes gens qui, sans être passés par une école spéciale se destinent à entrer dans une industrie particulière". Il comporte des certificats d'études supérieures à vocation appliquée dont chimie appliquée, physique industrielle, minéralogique pure et appliquée. Les épreuves d'examens comprennent de plus, la soutenance d'un mémoire et permettent l'obtention d'un diplôme de licencié spécialisé, licencié chimiste par exemple. Ces dispositions prises par la Faculté sont confirmées par un arrêté ministériel du 3 août 1898.

En effet, le décret du 22 janvier 1896 substituait aux 3 anciennes licences spécialisées (mathématiques, sciences physiques, sciences naturelles), une licence unique délivrée aux possesseurs de 3 certificats d'études supérieures quelconques, y compris de sciences appliquées. Entre temps avait été créé le certificat de physique chimie et histoire naturelle (PCN ancêtre du PCB. 31/7/1893) destiné à donner un enseignement dans trois matières fondamentales aux étudiants en médecine comme formation préalable. L'effectif de cette formation atteignit rapidement 100 étudiants. En chimie, l'enseignement pour ce certificat était confié à deux Maîtres de Conférences, Matignon d'une part, Pélabon de l'autre. Ce dernier, chef de travaux fut promu dans une maîtrise spécialement créée pour ce nouvel enseignement.

Sans attendre la création officielle de l'Université, il s'était constitué dès 1891; une Société des amis et anciens élèves de l'Université. Le Conseil Municipal de Lille et les conseils généraux du Nord, du Pas de Calais et des Ardennes appelaient de leurs voeux cette création.

Tous ces efforts, en particulier les efforts financiers de la ville de Lille et l'achèvement des nouveaux bâtiments permirent d'inaugurer officiellement à la rentrée de 1896 (28 novembre) la nouvelle Université instituée par la loi du 10 juillet 1896. Cette loi prévoyait pour le 1er janvier 1898 une certaine autonomie et la disposition de ressources propres : droits d'étude, d'inscriptions, de bibliothèque et de TP.

Dans la décennie qui vit la création de l'Université, l'enseignement de la chimie subit quelques transformations. D'une part, au départ en retraite de Viollette en 1893, son élève Buisine maître de conférences depuis 1888, le remplaça dans la chaire, ce qui conduisit à la nomination de Matignon[14], élève de Berthelot dans la maîtrise de conférences de chimie générale devenu vacante. Il y enseigna la chimie organique en même temps qu'il participait avec Pelabon, chargé de conférences à l'enseignement de chimie de P.C.N.

Matignon ne tarda pas à retourner à Paris "Sorbonne".(1898). Néanmoins, pendant ce court passage à Lille, il eut le temps de faire des recherches en thermochimie et d'initier, aussi, des étrangers, aux travaux sur la calorimétrie.

Deux organiciens lui succédèrent dans la maîtrise de conférences sur un rythme rapide : Bouveault (1898-99) et Blaise (1900-1908) jusqu'à la nomination de Lemoult (1901). Willm ayant été remplacé en 1903 par un organicien Fosse, il y avait, à cette date quatre enseignants de rang magistral : Buisine titulaire de la chaire appliquée, Lemoult et Fosse maîtres de conférences en chimie générale et Pélabon qui occupa la maîtrise conférences de chimie PCN dès sa création en 1894. Lemoult enseigna la chimie minérale, Fosse la chimie organique et partagea l'enseignement de PCN avec Pélabon.

[14]   Matignon entrera à l'Institut en 1926



La Période 1900-1914


Le cursus de Paul Lemoult est assez peu classique pour qu'on s'y arrête un instant. Né à Romerie (Nord) en 1871, il fit une partie de ses études secondaires à la Roche sur Yon où son père possédait une brasserie. Il entra, service militaire effectué, à 20 ans, à l'E.N.S.
Agrégé trois ans plus tard, il rejoint, comme préparateur, le laboratoire de Berthelot et commence une étude sur la polymérisation dans les séries organiques. En 1896, il entre dans une usine de fabrication de colorants à Saint Denis, tout en continuant, pendant ses loisirs, son travail de thèse. Docteur en 1898 et fort d'une expérience industrielle de cinq ans, il entre en 1901 comme chargé de cours à la Faculté des Sciences de Lille (14).
Marqué par son passage dans le secteur privé, il s'occupe de problèmes industriels, devient expert officiel du tribunal et, autre évolution peu courante, accepte en 1908, à 37 ans, la direction de l'Ecole Supérieure de Commerce, dont il redresse la situation, ceci sans abandonner ni son enseignement ni ses recherches.
Il s'intéressa plus particulièrement aux colorants, aux bases phosphoroazotées et à la thermochimie, en établissant des formules générales, reliant la chaleur de formation des composés organiques à leur constitution. (une soixantaine d'articles entre 1902 et 1914).
Lemoult restera en poste à Lille jusqu'à sa mobilisation en 1914 et ne reviendra pas, puisqu'il sera l'une des victimes de l'explosion de La Pallice en 1916.

Fosse, chercheur d'une activité prodigieuse aura divers pôles d'intérêts mais il est surtout connu pour ses recherches en biochimie et ses travaux sur l'urée.
Dans un premier temps (1903-1913) ses recherches porteront essentiellement sur les hétérocycles, de la série pyrannique, le benzhydrol et les alcools aromatiques. Ces recherches donneront lieu à une bonne soixantaine de publications.
Ayant quitté Lille en 1913 il y revient en 1919, où une chaire de chimie organique sera créée pour lui. Toujours aussi actif il reprendra avec ses élèves, un thème à peine amorcé avant 1913 : les dérivés azotés : acide cyanique, acide cyanhydrique, cyanamide, urée, dérivés xanthylés... Ces travaux font l'objet d'une bonne trentaine d'articles.
Nommé Professeur au Muséum d'Histoire Naturelle il quitte Lille en 1928. Il entrera à l'Institut en 1931.

Pélabon qui fit toute sa carrière à Lille consacra ses recherches aux sulfures et aux séléniures dont il devint un spécialiste. Plus tard il s'intéressa aux redresseurs de courant. Il publiera très régulièrement jusqu'à sa mort en 1932 où son élève Félix François lui succédera, maillon d'une dynastie qui continue jusqu'à nos jours. Resté seul professeur de Chimie en 1918 il accepta une charge considérable d'enseignement.

Avant de poursuivre, voici quelques éléments caractérisant l'environnement au début du XXe siècle
Aux alentours de 1900, Lille a encore un certain caractère rural, puisqu'on y trouve en 1898 : 25 charrons, 40 maréchaux ferrants, 26 cultivateurs -vachers, 19 forgerons, 19 foreurs de puits, 17 briqueteries, 550 cordonniers, 5 fabricants de galoches, 180 modistes, 7 fabricants de vitraux.

La circulation interne se fait par tramways, hippomobiles d'abord, remplacés entre 1881 et 1900 par des tramways à vapeur, rapidement concurrencés par la traction électrique (1ère ligne en 1902). L'éclairage des rues au gaz se généralise à partir de 1897 (5900 lanternes en service en 1900) 6 millions de voyageurs par an. Le nouveau boulevard Lille-Roubaix-Tourcoing est ouvert en 1903; le "Mongy" inauguré en 1911.
La gare de Lille est la station la plus importante du Nord de la France avec 2 millions de voyageurs en 1880.(3)

La région s'est fortement industrialisée. La chimie en particulier a subi un essor considérable avec une production en 1908 de 200 000 t. d'acide sulfurique, de 200 000 t. de carbonate de sodium, mais aussi de sulfate de sodium, d'acide chlorhydrique, d'acide nitrique, de chlore et dérivés chlorés, de potasse, de silicates et d'engrais : 200 000 t. de superphosphates(17) avec une contribution importante des usines Kuhlmann dont les directeurs apportent aussi leur contribution scientifique : thèse et articles de Jules Kolb directeur de l'usine d'Amiens, travaux de Kuhlmann fils et de Geoffroy Hochstetter directeur de l'usine de Loos.
Mais il ne faut pas oublier la métallurgie et les industries textiles qui eurent une influence décisive sur la recherche dans les trois premières décennies du XXe siècle.

En 1901, est institué un doctorat de l'Université de Lille mention sciences.

En 1902 une conférence de chimie sur les matières colorantes et en 1904 un cours de chimie agricole voient le jour et, prélude à la création d'une école de chimie, Buisine est nommé "directeur de l'Institut Chimie de la Faculté des Sciences".(arrêté du 19/12/1903), cette situation d'appartenance à la Faculté a créé, bien des années après encore, des interprétations variées, voire des conflits.

L'impressionnant développement de l'industrie chimique au tournant du siècle contribuera à l'affirmation de plus en plus nette de la vocation appliquée d'une partie de la chimie.

En 1904 la Faculté vote la création d'un "diplôme spécial, comprenant un enseignement de chimie industrielle et agricole réparti sur trois années d'études". Cet enseignement commencera à fonctionner début 1904-05 et conduira au diplôme de chimiste de l'Université de Lille.

Pendant la 1ère année, les étudiants suivent les enseignements de PCN. L'ossature de la 2ème année sera constituée par les certificats de chimie de licence. En 2ème et 3ème année on trouvera des cours spéciaux et surtout un important enseignement pratique et des interrogations.

La plupart des élèves, acquièrent la licence, en même temps que le diplôme de chimiste.

En 1904-05, on compte 20 candidats au diplôme de chimiste répartis sur les 3 années. 5 obtiennent le diplôme de sortie.

Un conseil de perfectionnement voit le jour en 1907-08.

En 1906, un nouveau maître de conférences, Wahl est nommé en chimie appliquée, mais il ne fait que passer, puisqu'en 1908, il sera nommé à Nancy et remplacé à Lille par Paul Pascal, futur membre de l'Institut, natif de Saint Pol sur Ternoise et qui était professeur au lycée de Douai...

Ce corps enseignant de cinq professeurs restera stable jusqu'en 1914 ce qui favorisera l'enseignement et permettra un développement important de la recherche.

Dans la décennie qui précède la grande guerre on note une augmentation assez sensible des effectifs d'étudiants qui vont se stabiliser pour les sciences autour de 250.

Ces étudiants préparent essentiellement la licence comportant trois certificats d'études supérieurs à choisir parmi une quinzaine[15] ou le certificat PCN mais aussi les concours de l'enseignement ou une initiation à la recherche.

Chaque année plusieurs candidats sont admis à l'agrégation dans des rangs souvent fort honorables.

L'arrêté ministériel du 13 janvier 1911 autorise la transformation du titre de chimiste de l'Université de Lille en celui d'ingénieur chimiste de l'Université de Lille.

Le nombre des élèves ingénieurs chimistes croît assez régulièrement atteignant le chiffre 40 pour l'ensemble des 3 années d'études en 1914. Une dizaine de diplômes sont délivrés chaque année.Le nombre de travaux publiés est modeste au début de la période envisagée, mais il va s'accroître rapidement alors qu'ils paraissent de plus en plus dans des périodiques nationaux (Comptes rendus de l'Académie des Sciences,. Bulletin de la Société chimique, Annales de Chimie et Physique, J. de chimie physique) et même internationaux. Ainsi Pelabon qui s'est spécialisé dans l'étude des chalcogènes, publie en 1899 dans Zeitschrift für physikalische Chemie.

Que les équipes aient eu une taille restreinte parait probable, bien que le manque de données numériques ne permette pas d'en avoir la certitude.
Compte tenu de cette remarque, force est de constater que nos prédécesseurs avaient une activité intense.
On relève ainsi, pour quatre, puis cinq "équipes", 13 publications en 1898-99, 18 publications et 5 communications en 1902-1903 et 35 en 1903-1904.

[15]    Les CES de chimie générale ou de chimie appliquée ont les effectifs les plus nombreux.



Paul PASCAL

Le contenu de l'enseignement reste à peu près ce qu'il était dans la décennie précédente. Mais l'arrivée en 1908 de Pascal renforce la chimie appliquée par l'introduction de cours sur la métallurgie, l'électrométallurgie, la métallographie et aussi sur l'industrie organique. En même temps, innovation intéressante, Pascal fait un cours bénévole sur les appareils de mesures utilisés en chimie, alors qu'un cours libre sur les industries agricoles est fait par un chargé de conférences : Boullanger.

Une nouvelle impulsion est donnée à la recherche.

Si Buisine ne publie pratiquement plus, absorbé par ses responsabilités de directeur, Lemoult, Pelabon, Fosse et Pascal prennent la relève ainsi que Jouniaux (élève de Buisine) qui débute avec la cryoscopie.

Pascal, lui, est étonnant par la variété de ses sujets : magnétochimie, isomorphisme dans la série des organo - métalliques, constitution et propriétés thermiques, électrométallurgie, pyrophosphates, cyanates, etc. et le nombre de ses publications :une soixantaine entre 1908 et 1914 dont quelques unes en collaboration avec Jouniaux.

La période de 1910 - 14 est marquée par l'entrée (timide) d'étudiantes à la Faculté des Sciences. Cette évolution deviendra nette, dès le début de la guerre. Ainsi on trouve en 1911 deux lauréates, l'une d'un prix de licence, l'autre d'un prix du certificat PCN, ainsi qu'une femme docteur d'Université. En 1912, parmi les 3 lauréats du prix de licence, on trouve 2 femmes, et 3 parmi les 5 lauréats du prix de P.C.N. Elles entrent à deux à l'Institut de chimie, en 1916. En 1917 elles seront 24 sur un effectif de 89 en licence.


La Guerre 1914-1918

L'année 1914-1915 marque une rupture dans la vie de l'Université de Lille et en particulier de la Faculté des Sciences.

; Parmi les chimistes, Lemoult et Pascal sont mobilisés, alors que Fosse quitte Lille juste avant le bombardement et l'occupation (10 - 12 octobre 1914). Il ne reste donc que 2 professeurs: Pelabon et Buisine.
D'autre part, en raison des entraves aux déplacements dans la région, les étudiants sont peu nombreux. Il n'était pas question, dans ces conditions, d'entamer une scolarité normale. Il n'y a pas eu d'immatriculations, pas d'avantage d'examens, si on excepte une session spéciale du baccalauréat en avril 1915 avec 4 candidats à la première partie, 3 à la seconde tous admis, et un examen de botanique pour 1 candidat ayant subi une scolarité normale antérieure.

Par contre, 7 auditeurs libres ont suivi quelques conférences et TP portant sur les programmes de PCN ou SPCN, (certificat crée en 1905) à raison de 2 heures par semaine, jusqu'en août. Un autre cours a été donné jusqu'en novembre 1915, à 3 auditeurs, sur un programme de chimie générale.

L'année universitaire de 1915 a débuté régulièrement le 3 novembre, malgré les restrictions de locaux imposées par l'occupant, Mais le 11 janvier 1916, l'explosion d'un important dépôt de munitions, (dit des 18 ponts) situé dans la partie sud des fortifications souffle plusieurs centaines de maisons et endommage sérieusement certains bâtiments de la Faculté. Si les Sciences Naturelles sont les plus touchées, l'Institut de Chimie n'a pas été épargné, avec une cinquantaine de fenêtres ou portes arrachées, 200m2 de plafond effondré et la perte d'une importante quantité de matériel. Les dégâts ont été évalués à 12 000F.

D'autre part, suite à l'incendie de l'Hôtel de ville et de la bibliothèque, en avril 1916, la bibliothèque universitaire a donné asile à 80 000 volumes rescapés.

Durant l'année 1915-16, la Faculté des Sciences a compté 56 étudiants au total dont une dizaine en chimie.

Les effectifs des candidats bacheliers sans atteindre, et de loin, ceux d'avant guerre, remontent, 55 candidats à la 2ème partie, dont 34 admis.

En chimie, il ne reste toujours que 2 professeurs, qui s'efforcent de pallier l'absence de trois collègues, en acceptant un service beaucoup plus lourd et un regroupement d'effectifs.

Lemoult, qui s'était beaucoup impliqué dans le rapprochement des finalités scientifiques et des besoins de l'industrie régionale, disparaît dans l'explosion de la poudrerie de La Pallice où il était mobilisé (1er mai 1916), Deligny chef de travaux de chimie générale, décède à l'âge de 48 ans le 11/11/1916.

En 1916-1917, pour pallier ce nouveau déficit des enseignants chimistes, Felix François, licencié ès sciences est délégué dans les fonctions de chef de travaux. Ce sera le début d'une carrière riche et fructueuse.

Si l'enseignement magistral continue d'être assuré par seulement 2 professeurs, Pelabon et Buisine, la Faculté a pu obtenir les prestations d'un chimiste extérieur, pour assurer un cours sur la céramique et la verrerie. L'effectif remonte à 96 étudiants dont 27 femmes, 9 d'entre eux sont candidats au diplôme d'ingénieur chimiste, dont 2 femmes.

En 3ème année d'école de chimie il n'y a pas d'étudiant. Le diplôme n'est donc pas délivré.
En ce qui concerne le baccalauréat, les effectifs sont en très légère augmentation (72 candidats dont 60 admis en 2ème partie). On ne trouve pas de mention de travaux, par contre, divers prix réapparaissent, tel le prix de licence. Le rapport signale le bombardement de l'Hôtel académique en août 1917.

En 1917-18, le début de l'année est marqué par la réquisition de bâtiments universitaires avec des délais très courts d'évacuation. Par ailleurs plusieurs professeurs et leurs épouses sont déportés. C'est le cas de Buisine, directeur de l'Ecole de Chimie déporté en Lituanie, où il décède en mars 1918 à l'âge de 62 ans.
Il ne reste alors, comme seul enseignant de rang magistral que Pelabon, qui accepte, en plus de ses charges déjà très lourdes, d'intervenir en chimie appliquée, aidé de collaborateurs occasionnels.

Les allemands évacuent Lille dans la nuit du 16 au 17/10/1918.


L'Après Guerre - la reconstruction 1919-1930

Avec l'armistice de 1918, la vie universitaire normale reprend petit à petit. La Faculté des Sciences compte 162 étudiants. L'élément féminin commence à prendre de l'importance. Il représente plus de 40% de l'effectif de licence.

Avec le retour de Fosse et Pascal, la situation de la chimie devient un peu moins inconfortable et Pelabon qui en avait assuré la charge totale, est nommé titulaire de la chaire de chimie générale et chevalier de la légion d'honneur, alors que Pascal, démobilisé, succède à Buisine comme titulaire de chaire de chimie appliquée et comme directeur de l'Institut de chimie.Les programmes redeviennent cycliques en chimie générale, établis sur 2 ans.D'autre part une partie du programme de chimie appliquée est traité par Jouniaux chef de travaux (électrochimie), une autre par un professeur à l'EPS (chimie agricole).

  1919 est l'année du vrai redémarrage. Le nombre d'étudiants augmente de façon spectaculaire, dans toutes les Facultés, mis à part la médecine. La réouverture des cours a lieu dès janvier 1919.

En chimie appliquée un gros effort est fait, pour remettre les locaux en état, pour reconstituer et moderniser le matériel et pour développer les cadres auxiliaires. Les laboratoires peuvent, cette année accueillir des promotions de 50 élèves. Le nombre des élèves ingénieurs chimistes subit d'ailleurs une augmentation importante, passant de 38 à 54 élèves, dont un afflux de 39 élèves en première année.

Parmi les enseignants on compte un membre de plus : Pariselle, nommé maître de conférences, à qui échoit l'enseignement de la chimie physique alors qu'est créée une chaire de chimie organique pour Fosse et que dans la chaire de chimie appliquée la maîtrise de conférences est tenue par Jouniaux.

Au cours de cette année, la recherche reprend le rythme d'avant guerre. Elle est concrétisée par une quinzaine de publications

En 1921-22, les travaux de réfection sont à peu près terminés à l'Institut de Chimie. La chimie dispose de 3 chaires.

La décennie 1920-1930, correspond à un important développement de la Faculté des Sciences et de l'Université en général. Il s'agit, surtout vers les années 30, d'un véritable bond en avant.

  Dès cette époque se fait jour l'idée d'un regroupement des Instituts et de la Cité Universitaire, " dans un vaste parc à la manière des Université américaines," idée en avance de plus de 40 ans sur sa réalisation. On apprend que dans tous les services les travaux de restauration se poursuivent, mais sont loin d'être terminés.

  Pour la chimie 204 000F de dépenses sont engagés. Les laboratoires de TP peuvent alors accueillir des promotions de 150 élèves.

Le nombre des élèves ingénieurs chimistes est de l'ordre de 60 à 80 dans les années 1925, une vingtaine de diplômes étant délivrés chaque année.

Tous les laboratoires avaient été remis en état peu à peu, en même temps que s'en ouvraient de nouveaux tels que le laboratoire de microbiologie et des fermentations (1921), celui de chimie physique (1923), précédant de peu la création de la chaire dont le premier titulaire est Pariselle (novembre 1924).

La même année l'Institut de Chimie devient Ecole de Chimie de la Faculté des Sciences (arrêté du 24/12).

Les annales font mention de la facilité de placement des élèves ingénieurs chimistes soutenus par l'Association des Anciens et aussi de la collaboration entre la chimie appliquée et l'industrie. Celle ci commence à se manifester en recherche et, dans les annales de 1921-1922, on lit : "il serait désirable que les industriels, généralisant quelques essais encore timides, envoient leurs ingénieurs faire leur stage dans les laboratoires d'études et subventionnent en même temps largement ces laboratoires, sans en espérer un bénéfice immédiat ni une part d'ingérence".

Il parait évident que l'Institut de Chimie a été un pôle important de développement de la chimie en général pour au moins deux raisons : d'une part sa position charnière entre le milieu universitaire et le monde industriel, ce qui était dans sa nature, mais aussi en raison de la personnalité de deux de ses directeurs : Paul Pascal, d'une part (1918-1928), Georges Chaudron de l'autre (1928-1938).

Il est certain que l'Ecole a développé un important tissu de relations avec l'extérieur, aidée aussi dans cette voie par les initiatives des Chambres de Commerce.

Celles du Nord et du Pas de Calais organisent, par exemple, en 1924,1925 des excursions de professeurs pour l'étude des principales installations industrielles régionales.

L'Ecole organise aussi des conférences et reçoit par exemple, deux années de suite, Frazer, Professeur à l'Université de Pennsylvanie qui fait chaque fois deux conférences sur les recherches chimiques aux USA. Elle participe aussi en 1926-1927 à la foire commerciale de Lille.

En 1929, l'Ecole de chimie devient l'Institut de chimie appliquée, de la Faculté des Sciences de Lille. Les élèves des grandes écoles peuvent entrer directement en 3ème année.

Dotée d'un conseil d'administration et de perfectionnement en 1928-1929, un laboratoire d'essais d'analyses et de recherches industrielles y est créé puis un cours de Chimie de la Houille qui deviendra certificat d'études supérieures.

A la même époque sont créés 4 nouveaux certificats d'études supérieures Physique supérieure et Astrophysique, Astronomie, Astronomie approfondie, Hydrogéologie. Un poste d'émission radio est installé à l'Institut de physique et un diplôme de radiotélégraphie créé.

Corollaire de tous ces développements, un manque chronique de crédits, mais nos prédécesseurs avaient une certaine retenue. On trouve en effet dans les annales de 1925-1926 après la constatation classique de la pénurie, cette remarque "Il ne peut être question en raison de la situation financière (du pays) d'en demander cette année l'augmentation et encore moins d'en solliciter de nouvelles libéralités".

Dans le cadre de la licence, est créé aussi un nouveau certificat mathématiques, physique, chimie (M.P.C.- 1926-1927) : qui perdurera pendant une quarantaine d'années.

Les effectifs étudiants de l'Université croissent rapidement, ainsi que ceux de la Faculté qui passent de 267 en 1920 à 437 en 1926 à 852 en 1930-1931.

Les relations internationales se développent. Ainsi, par exemple en 1925, Chapelon, professeur de mathématiques est allé enseigner pendant 1 an à l'Université de Toronto (Canada), d'autre part, les géologues danois sont venus étudier dans la région, avec leurs collègues lillois, les terrains quaternaires alors que le professeur Chamot de l'Université Cornell d'Ithaca (USA) a fait une série de conférences à Lille.
L'Institut de la houille et l'Institut agricole sont fondés en 1931. L'Ecole de radioélectricité voit le jour à la même époque. Pendant toute la décennie, des prix de fondation sont attribués chaque année à des étudiants ayant particulièrement brillé aux examens et ce n'est par hasard qu'on y trouve les noms d'enseignants en fonction un vingtaine d'années plus tard.
Le total des prix se montait, bon an mal an, à 1 000F.
         Pendant la décennie, la recherche continue d'être très active (avec environ 200 publications en Chimie) et très diversifiée ce qui rend difficile une analyse succincte.

Au départ de Fosse, la chaire de chimie organique est regroupée avec celle de chimie physique, confiée à Pariselle.Pariselle arrivé en 1921, partage son activité entre l'optique et les camphènes, mais il s'intéresse aussi aux colloïdes et aux coprécipitations d'hydroxydes et à la polarimétrie.

Quant à Pascal, toujours aussi éclectique, s'il n'a pas abandonné la magnétochimie, s'intéresse aussi à la physico-chimie des mélanges binaires et à leur séparation et à la chimie minérale: peroxyde d'azote, acide nitrique, métaphosphates, sulfates, etc. Ces travaux font l'objet d'une bonne quarantaine de publications diverses entre 1918 et 1928 date à laquelle il est nommé à Paris.

Les variations thermiques de la condensation des métaux préoccupent particulièrement son collaborateur Jouniaux.



L'essor 1930-1938 - Georges Chaudron

En 1928, arrive Chaudron qui oriente peu à peu la recherche vers la métallurgie.

A la charnière des décennies 1920-1930 et 1930-1940, malgré la crise économique que l'on sent latente, s'ouvre une nouvelle ère de développement initiée et caractérisée par la création de nouveaux Instituts et leur essor rapide : Institut de mécanique des fluides (décret du 16/3-1930) avec à sa tête Kampé de Fériet aidé de Martinot -Lagarde, Institut de la houille créé par l'arrêté du 20/8-1931 dirigé par un géologue Pruvost et qu'on développera dans deux directions : la chimie de la houille et la géologie (pétrographie), Institut agricole créé par décret du 15/-1931, rattaché au ministère de l'Education Nationale et de l'Agriculture et qui fonctionne par la collaboration de l'Université, de l'Institut Pasteur et des directions des services agricoles de quatre départements (Nord, Pas de Calais, Aisne et Ardennes). L'Ecole de radioélectricité a été fondée par arrêté en 1931, l'Ecole de Chimie devenue entre temps l'Institut de chimie (ICL) développe deux nouvelles sections : la Chimie de la Houille confiée sous l'autorité de Georges Chaudron directeur à Henri Lefebvre et la Chimie Textile animée par Melle Bossuyt. Ces créations se traduisent, dans l'enseignement par l'apparition de nouveaux certificats d'études supérieures dont : Mécanique des fluides, hydro et aérodynamique supérieures, chimie agricole, biochimie, chimie de la houille, radiotélégraphie. Dès 1929, des pourparlers sont aussi engagés avec la ville pour la création d'un observatoire.

Cet important développement génère, bien entendu un manque de place auquel on remédiera par de nouvelles constructions ou extensions. Ainsi seront inaugurés en 1934, les laboratoires d'essais des semences (mai) l'Institut de mécanique des fluides (avril), l'institut radiotechnique (mars) l'Institut de médecine sociale et de médecine légale et les nouveaux laboratoires de chimie appliquée. On signale aussi à cette époque le début de construction de la nouvelle Faculté de médecine.

La création et le développement de ces nouveaux instituts ou services a pour effet un déplacement des centres de gravité des diverses disciplines par rapport à la structure qui prévalait avant 1930.

Ce déplacement se manifeste bien sûr aussi en chimie, où l'Institut de chimie appliquée prend un poids prépondérant par rapport aux autres services par le développement des relations avec le milieu industriel et le milieu scientifique contemporain (conférences, manifestations, invitations), par les services rendus à l'extérieur, par l'importance de sa production scientifique, par la réputation et le savoir faire de son directeur (nommé chevalier de la légion d'honneur à 43 ans) et la qualité de ses collaborateurs qui termineront pour la plupart leur carrière à Paris. Les effectifs d'élèves ingénieurs sont alors de l'ordre de 80.

Les études classiques sont renforcées par des conférences de spécialistes, une bonne dizaine par an exposant entre autres les techniques récentes : progrès de la technique des rayons X, photographie dans l'infra rouge, effet Raman en chimie etc.

On est en droit de se demander si de telles conférences n'ont pas suscité par la suite des recherches qui ont progressé de façon spectaculaire une trentaine d'années plus tard.

Si par vocation, l'école dotée d'un conseil de perfectionnement depuis 1930 était tournée vers le milieu industriel, la collaboration est renforcée dans cette période par la création d'un véritable service d'essais et d'analyses qui grâce à son matériel performant (appareil de Rayon X, installation pour pressions et hautes températures, métallographie) exécute un certain nombre d'études ponctuelles (micrographie, études dilatométriques de réfractaires, analyse de gaz, de combustibles, essais sur les textiles et nouvelles méthodes de blanchiment) qui intéressent les trois pôles principaux de la chimie régionale : métallurgie, houille et dérivés, textiles.

Signalons que H. Lefebvre a été chargé d'organiser pour l'Exposition Universelle de 1937 le stand de chimie de la houille avec démonstration de la synthèse de l'essence par catalyse sous pression atmosphérique. Dans le même temps les recherches plus fondamentales ont, elles aussi, progressés à l'Ecole. Exécutées par une vingtaine de chercheurs elles s'intéressent aux alliages, oxydes, aux phénomènes électrochimiques de contact, à l'analyse thermomagnétique avec Lacombe, Bénard, Michel ... aux fibres textiles naturelles et artificielles avec Melle Bossuyt et, sous la direction de H. Lefebvre à la houille, au coke, aux gaz de houille et de synthèse par catalyse.

Ces considérations ne doivent par faire oublier les enseignements et recherches des autres services dont la continuité à parfois et malheureusement été temporairement interrompue par le changement de titulaires en particulier en chimie organique.

Pariselle continue ses recherches sur les complexes organiques en particulier tartriques et sur la polarimétrie. il s'illustrera aussi par ses ouvrages de chimie, sa collaboration au traité de chimie organique de Grignard et la direction de plusieurs thèses d'Etat dont celle de Glacet futur titulaire de la chaire de chimie organique.

Malheureusement, en particulier pour son équipe, il quitte Lille en 1935, suite à sa nomination comme recteur à Besançon. Pariselle est remplacé par Prévost précédemment professeur à la Faculté de Pharmacie de Nancy. Mais Prévost ne reste que deux ans. Nommé à Paris il est remplacé par Wiemann.

Ces changements de directeurs de laboratoires ont eu une répercussion sur les sujets de recherches et ont évidemment nui au développement des équipes, mêmes s'ils ont été bénéfiques à long terme.

Lorsque Pelabon qui avait fait toute sa carrière à Lille décède en 1932, son élève François prend la suite comme maître de conférences. Avec sa collaboratrice, Melle Delwaulle, docteur en 1934, il s'intéresse aux halogénures oxyhalogenures et halogenosulfures d'antimoine et de bismuth avec une production importante pour un jeune service et qui surtout débouchera plus tard sur la création d'un important service de spectroscopie moléculaire.

Au détour des annales on trouve souvent des réflexions qui pourraient être actuelles En particulier, reviennent souvent l'évocation de manque de place et de la parcimonie des crédits, mais les réactions étaient habituellement plus mesurées sans être, semble-t-il, moins efficaces.

D'un autre côté on pourrait penser que la surpopulation étudiantes est un phénomène récent. Il n'en est rien.

Voici ce qu'écrit le rapporteur à la rentrée de 1932 :
"... En raison même de l'affluence des étudiants, ne parle t'on pas de la formation d'un prolétariat intellectuel et certains ne vont-ils pas jusqu'à accuser les Universités de favoriser cet état de choses en surproduisant des diplômés et trop de candidats à des carrières déjà surpeuplées"
"...mais peut on demander au haut enseignement de n'ouvrir ses portes qu'à ceux qui seraient dignes d'une initiation privilégiée, de quel droit pourraient il se prévaloir pour exercer une sorte de numerus clausus"."Les écoles spécialisées peuvent limiter leur recrutement mais les Facultés ne peuvent refuser la culture de l'esprit à ceux qui en ont les aptitudes, le goût et la volonté".
Eternel débat...! Mais il n'est pas sûr que les nombreux bacheliers actuels, aient les aptitudes, le goût et la volonté, etc.

En avril 1939 Chaudron est nommé dans une maîtrise de Conférences à Paris - Henri Lefebvre lui succède - La chaire qu'occupait ce dernier est transformée en chaire de chimie PCB et attribuée à François alors que Wiemann est titulaire de la chaire de chimie générale et organique.

Les recherches en chimie organique, sous l'autorité de Wiemann portent sur les réductions d'aldéhydes et de cétones, Glacet amorçant toute une série de travaux sur les réductions condensatrices. Une collaboration s'amorce avec l'équipe François, Delwaulle, le dénominateur commun étant la spectroscopie Raman
Cette dernière équipe développe un thème qui sera poursuivi sur une période longue et qui concerne les halogéno, bihalogéno, trihalogeno méthanes et les halogénures d'étain, d'antimoine, puis de silicium, de phosphore, de phosporyle, d'arsenic.... du point de vue préparatif et spectroscopique.

Cette équipe, moins touchée par les changements de chef de service va marquer sa place, d'autant plus que la chimie appliquée va souffrir du départ de Chaudron et de certains de ses collaborateurs qui l'ont suivi à Paris.

En chimie appliquée, la recherche va plutôt s'orienter vers la chimie de la houille : propriétés, pouvoir calorifique, gaz de coqueries, synthèse d'hydrocarbures par catalyse.
Certaines de ces études seront par la suite couvertes par le secret défense. Le secteur des fibres textiles continue d'être animé par Melle Bossuyt.



La 2ème Guerre Mondiale

Avec la guerre - la troisième depuis Kuhlmann - l'Université, comme celles des régions frontières va de nouveau être sérieusement touchée, d'abord par la mobilisation de ses enseignants, et de ses étudiants. Ainsi parmi les chimistes François, Wiemann, Michel et Glacet sont mobilisés. On fait alors appel à des assistants docteurs pour assurer leur enseignement qui continue presque normalement.

Mais la débâcle va apporter le coup fatal. Les cours sont suspendus le 18 mai 1940 et un repli de la Faculté, qui devait, en fait, être une étape vers Rennes, est prévu vers le Touquet. Cette évacuation a lieu dans des conditions très précaires, comme on peut l'imaginer, et les évacués reviendront à Lille en juin. Malgré les difficultés énormes et l'occupation de la zone Nord, les épreuves du baccalauréat sont assurées. Le diplôme de licencié est conféré à 12 candidats, le titre d'ingénieur chimiste à 14 élèves.

Alors commence une 3ème occupation en moins d'un siècle.

A la rentrée de 1940 Glacet et Michel manquent, ils sont prisonniers en Allemagne. Les cours reprennent avec des enseignants remplaçants : assistants docteurs, ou professeurs de lycée. Tous les certificats fondamentaux sont enseignés. Une entente s'établit avec les Facultés catholiques pour certains cours et certains TP (échanges). Les Instituts fonctionnent régulièrement sauf celui de mécanique des fluides qui pour des raisons de matériel est resté à Toulouse.

Bien entendu les liaisons avec le reste du pays, y compris Paris sont difficiles. Fort heureusement le géologue Pruvost élu doyen en 1943 est autorisé en raison de sa mission minière à circuler entre les différentes zones et établit une liaison avec d'autres universités et avec le Ministère à Paris.

Les effectifs étudiants varient peu et sont plutôt en augmentation. Parmi les 24 certificats enseignés, la chimie générale occupe la 3ème place. Le diplôme de licencié est conféré à une soixantaine d'étudiants voire jusqu'à 100 en 1943-44, celui d'ingénieur chimiste à une bonne vingtaine d'élèves, qui trouvent à se placer facilement. A L'ICL de laboratoire d'essais est fortement sollicité. Ainsi en 1941-42 plus de 600 analyses lui sont confiées mais il est sollicité aussi pour des problèmes plus complexes de chimie ou de métallurgie. A noter aussi que l'allemand devient langue obligatoire pour les élèves ingénieurs ce qui se conçoit en raison de l'abondante littérature chimique dans cette langue et peut être de la difficulté d'accès aux publications anglo-saxonnes. Les ingénieurs se placent toujours facilement.

Glacet revient de captivité en septembre 1941 et reprend ses recherches sur les réductions condensatrices. Michel par contre est toujours en captivité et cela jusqu'en 1945.

Sous l'occupation le Service du Travail Obligatoire (le sinistre S.T.O.) atteint 1/3 de l'effectif étudiant masculin. Pour y échapper un certain nombre d'entre eux s'engagent comme mineurs de fond.
Grâce à la complicité des ingénieurs, il leur est possible de suivre certains exercices scolaires spéciaux, voire de passer des examens clandestins.

Pendant l'année 1943-44, plusieurs bâtiments sont sérieusement endommagés par des bombardements aériens : l'Observatoire, l'Institut de Mécanique des fluides, celui de Médecine légale, de Stomatologie ainsi que la Cité Universitaire. Dans cette période difficile on voit se développer les oeuvres sociales de l'Université : médecine préventive, office du logement.

Les cours de TP doivent être interrompus (15 mai 1944).

En 1944 - 45 on fait encore appel aux assistants docteurs pour compléter les enseignements. D'autre part Michel est enfin libéré. L'effectif étudiant de la Faculté à beaucoup augmenté passant de 964 à 1079 étudiants, le double de ce qu'il était en 1938.

On trouve dans les annales de 1946 - 47 quelques indications statistiques sur l'origine et la situation sociale des étudiants.

La moitié de l'effectif est originaire du département du Nord, 43% viennent des départements voisins. Sur les 7% qui viennent de plus loin 4 % sont étrangers. L'élément féminin ne dépasse plus 14 % 40 % des étudiants sont d'origine très modeste et même précaire. Mais seulement 8 % ont bénéficié de bourses et 23 % d'exonération de droits d'inscription.

Pour parer à cette parcimonie il a été fait appel à l'initiative privée.

D'après les termes mêmes du rapport l'aide ainsi apportée a été très généreuse, parfois sous forme anonyme.

Un autre sujet préoccupe le doyen Pruvost[16] : l'insuffisance de la rémunération* particulièrement sensible pour les plus jeunes enseignants et qui provoque le départ des meilleurs vers le secteur industriel.

Les échanges entre les universités de Lille et de Gand se développent .

Par décret du 11 août 1947 applicable au 1er octobre une année de propédeutique comprenant 3 filières : Mathématiques générales, M.P.C., S.P.C.N. est instaurée au vu des échecs en 1ere année de licence. Cette propédeutique est envisagée à la fois comme un moyen de sélection et un essai d'orientation.

La même année on assiste au développement du Centre Régional des Oeuvres Universitaires avec création des services d'accueil pour étrangers, du logement, d'un service médico social et même d'une chorale et d'un orchestre de jazz universitaires.

Le pourcentage de boursiers augmente sensiblement.

En 1948 - 49 après quelques tâtonnements la "propédeutique" est bien installée
Pendant cette année la Faculté perd Wiemann nommé à Paris. Il est remplacé par Henri Normant* qui vient de Caen et qui ne tardera pas d'ailleurs à être nommé lui aussi à Paris.

La chaire de chimie P.C.B. occupée par François devient chaire de chimie minérale pour pouvoir "faire figurer à son programme officiel une rubrique importante de la chimie qui avait cessé d'y être portée alors qu'en réalité cet enseignement était assuré par M. François."

A signaler que le doyen Pruvost a siégé à la commission inter parlementaire du tunnel sous la manche instituée au Sénat en avril 1949 en avance de 45 ans sur le Shuttle.

S'il n'est pas facile de résumer les recherches entreprises dans l'immédiat après - guerre on peut en donner les grandes lignes.

En chimie organique Wieman continue de s'intéresser à la réduction de mélanges d'aldéhydes ou cétones par le sodium, Glacet par le biais des réductions condensatrices s'oriente vers la chimie des dérivés du tétrahydrofuranne. Laude, chef de TP étudie l'isomérisation des glycols par catalyse.

Michel, élève de Chaudron reprend après son retour de captivité en 1945, le flambeau de la métallurgie et de l'état solide avec une production importante, alors que Lefebvre, directeur de l'ICL successeur de Chaudron continue ses travaux sur la houille et les gaz de houille.

Mais les départs de Chaudron (avec quelques uns de ses collaborateurs) et de Pariselle en 1936 ont laissé un certain vide occupé assez rapidement par l'équipe François - Delwaulle qui étudie avec une remarquable continuité les dérivés halogénés et halogénures mixtes de nombreux éléments : Silicium, germanium, étain, phosphore, arsenic et aussi phosphoryle et thiophosphoryle en utilisant la spectroscopie Raman qui vaut à Melle Delwaulle le prix Charles Adam Girard de l'Académie.

Malheureusement François décède en 1950 suite à une opération chirurgicale.

Melle Delwaulle prend alors la tête de l'équipe qui atteindra bientôt une renommée internationale aussi bien en chimie qu'en spectroscopie moléculaire.

Dans cet aperçu de l'évolution de la chimie, apparaissent, a peu près seuls pour l'Université, les chefs de service. Il est en effet difficile la plupart du temps de retrouver dans les annales les collaborateurs et surtout leur localisation et leur part de travail personnel. Qu'ils soient au moins mentionnés ici collectivement pour la part qu'ils ont prise dans le développement scientifique et pédagogique de l'Université.

[16]    Pruvost sera membre de l'Institut



Ouvrages consultés

  • (1) ROUZE (Paul) - : KUHLMANN "Revue mensuelle de la Société Industrielle du Nord de la France" 108ème Année n°751 - éd. Palmarès 1981
  • (2) LILLE et la région du Nord en 1909 - Tome I, Impression Danel Lille
  • (3) PIERRARD (Pierre) "Lille" - Actica 1972
  • (4) GERARD (Alain) "Louis PASTEUR et Lille 1854-1857" Edition Institut Pasteur à Lille
  • (5) "Fêtes Universitaires de Lille - 1,2,3 juin 1895" (Plaquette), 95 pages
  • (6) Annales de l'Université
  • (7) TRENART (Louis) "De Douai à Lille - une Université et son histoire". Page 76-77-78
  • (8) Larousse en 10 volumes
  • (9) PIERRARD (Pierre) "La vie ouvrière à Lille sous le Second Empire" extrait page 186-187, Bloud et Gay 1965
  • (10) LAMY (Yves) "Fréderic KUHLMANN 1803-1881", éd. Alpha Copy (Lyon)
  • (11) Annales de l'Université de France 1862-1863, Faculté des Sciences.
  • (12) Annales de l'Université de France 1857 1858, Faculté des Sciences.
  • (13) Facultés de Lille 2 juin 1895 (Plaquettes)
  • (14) Annales des anciens élèves de l'ENS, nécrologie par Matignon
  • (15) "Convention du 12 mars 1887" extrait page 7-8, (Plaquette) Facultés de Lille 1895
  • (16) Discours du doyen Lefebvre à la séance solennelle de l'université le 4 juin 1955 pour le centenaire de la Faculté.
  • (17) La grande industrie chimique "Lille et la région Nord en 1909" T 2 Page 611 - 612.
  • (18) Pasteur - Correspondance 1840-95 T.1 Lettres de jeunesse Grasset 1940.
  • (19) Lettre à Chappuis p.192-193.

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